Tout doucement on reprend.
On recommence à regarder le clavier comme un objet d'écriture, le support de nos mots.
Je passe la main dans mes cheveux. M'aérer la tête. Mes mots je les mettrai à l'abri.
Mais aujourd'hui je les expose à nouveau. Pages d'un cahier qui se remplit mais qui commence à manquer de regards. Mots qui n'ont pas la spontanéité des doigts qui courent parfois trop vite pour crachoter l'encre de mes pensées.
Aujourd'hui réveillée par le vent dans le visage. Sac en bandoulière, presque rien dedans.
Je pars comme en voyage. Cahier, trousse. Un bouquin. Un harmonica coincé entre deux pages.
Je roule. Je longe le canal, j'ignore la mise en route difficile des matins d'hiver, et de mes membres encore endormis.
Ma tête a soif de vent mordant et d'évasion.
Casquette vissée sur la tête, celle qu'il a oubliée chez moi, j'essaye de capter un peu d'ses pensées.
J'lui envoie des paysages qui défilent à toute vitesse, les clapotis du canal.
J'lui fais partager ma balade matinale. Celle où j'ai l'impression que je n'vais plus m'arrêter de voler.
Un jour je continuerai tout droit. Plus de tête pour me dire de tourner à droite, dans la rue des quais, cernée par le lierre et les ombres qui s'y sont égarées pendant la nuit.
En attendant j'use les freins. Les roues n'avalent plus ni le bitume, ni la terre mouillées quand j'esquivai les flaques, tentant de me remémorer les chemins de ma Dordogne.
L'odeur de l'automne, de l'été, de l'hiver, du printemps quand j'avais l'impression d'en être la Reine.
Quand j'la réveillais, pneus crissant sur les graviers, lâchant les mains et m'offrant au vent.
Elle me manque, et tout les matins je tente de la retrouver.
J'aspire à sa tranquillité, sa stabilité.
Je veux la nostalgie des souvenirs.
Me retrouver seule. Seule dans une nature qui m'a bercée et me comprend. Me protège.
Je veux sentir le bois imprégné d'eau sur le tissu d'un pantalon en toile. Le vert de la mousse repeindre des t-shirts trop grands pour moi.
Je veux me brûler la rétine sur les ombres chinoises des branches au dessus de moi.
M'ennuyer, tourner des pages et les corner. Fermer les yeux et respirer à pleins poumons l'odeur des chemins secrets de ma liberté.
En attendant le seul bois qui m'accueille est un bois verni.
Pas d'écorce sous mes doigts. Juste le balancement des branches à travers la vitre.
L'heure qui tourne.
S'endormir les yeux ouverts. Jouer l'absente. Attendre la sonnerie.
Tenter de s'approprier un Dom Juan de papier, de lui voler la réplique et de comprendre ses maux.
Envoyer des sourires et serrer des mains, bien loin des étendues de vide qui chantent dans ma tête l'appel des sirènes d'un Ulysse qui aura connu l'odyssée à laquelle je rêve depuis des années.
Sonnerie. La même depuis deux ans. Et plus je présume.
Monotonie d'une cloche stridente qui à grands coups de fausses notes aura cloué le bec aux sirènes, replongées illico dans des flots sombres.
Chaussures rouges qui comme à leur habitude essayent d'adopter la démarche nonchalante d'un esprit vide et souriant. Je traine les pieds, cherche le portable pour tuer le temps.
Main qui descend mécaniquement dans la pochette avant du sac. Vide.
Je tâtonne la poche. Il est là. Je tape le code. Pas de messages, je le savais. Mais c'était "histoire de" vous savez.
Les salles défilent. La deuxième sonnerie me cueille en haut du nuage où j'étais remontée.
Une voix lointaine, celle de Claire. Je n'écoutai plus.
Des saluts à gauche et à droite. Les même têtes. Les mêmes sourires.
Les même mots aussi. Se prendre dans les bras pour briser le ballet monotone des mes jambes qui ne prennent plus le temps de s'arrêter sur des murs uniformes trop usés de regards.
Je replonge dans mon voyage intérieur, seule, cachée dans les recoins de ma tête. Et je chante pour moi. Moi seule et mon orchestre fantôme.
Mon bateau ivre glisse doucement sur une mer d'encre et me transporte.
Sourire figé. Je sors les affaires. Je déballe.
Je n'sors plus le carnet.
Un cahier, quelques crayons et c'est tout. Je griffonne.
Bientôt l'Amérique. Celle du soleil et des temples aztèques.
Je cale mon dos sur le radiateur, comme un avant-goût de ce soleil brûlant.
Et la dernière sonnerie. Celle de la délivrance. Celle où l'on reprend la route, les mains cramponnées au guidon, souriant aux autos comme si elles étaient le reflet des champs de tournesol de ces soirs de balade où l'on espère se perdre pour avoir l'excuse de rester plus longtemps...
Et maintenant je m'envole.
Je reviendrai demain qui sait?
Nouveau départ. Je continuerai de vous chanter ce concentré de paradis, débordant d'une vie familière et tranquille. Fourmillant d'une animation invisible qu'on imagine grouiller sous nos pieds au son des criquets...
A bientôt alors.
Et si ce n'est pas demain, ni après, alors bonnes vacances à tous et profitez bien.
Moi je serai un peu plus au sud. A Barcelone.
Je vous rapporterai des souvenirs de là bas...
Bien à vous.



